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L’Oiseau Canadèche - Jim Dodge

Depuis cette première visite jusqu’au jour de sa mort, six années plus tard, Johnny Sept-Lunes prit l’habitude de passer voir Jake tous les deux mois environ. Si le vieil homme appréciait fort sa compagnie, généralement silencieuse, il aimait plus encore ses rares déclarations. Que ce fût par respect pour le langage ou par méfiance à son encontre, Sept-Lunes ne disait jamais grand-chose. Mais quand il ouvrait la bouche, c’était toujours pour dire quelque chose. Jake se souvenait particulièrement de quelques histoires. Un soir, tandis qu’ils contemplaient ensemble le soleil qui descendait sur l’océan, Sept-Lunes avait dit avec la douce lassitude d’un émerveillement sans fin :

— Tu sais, j’ai assisté à trente mille couchers de soleil. Il n’y en a pas deux qui se ressemblent. Que pouvons-nous demander de plus ?

Une autre fois, balayant le paysage de la main, il avait dit :

— Ah ! là là. Vous autres, les blancs, vous avez beaucoup fait pour nous prendre tout ça. Mais vous n’avez rien fait pour le mériter. Votre désir, c’est de tout domestiquer. Si vous vouliez bien demeurer immobiles un instant et laisser vos sensations agir au fond de vous-mêmes, vous comprendriez combien toute chose désire être sauvage.

Il avait craché, avant de reprendre :

— Et tous ces gens avec des clôtures, et des barrières, et des clôtures… L’important, n’est-ce pas justement que toute chose puisse aller et venir ? Mais je sais que tu comprends cela, toi, Jake, car tu n’as point de clôtures. Tu consacres ta vie à fabriquer du whisky, et tu demeures tranquille – et ce sont là des activités nobles, tout à fait dignes de l’esprit humain.

L’âge de la vieillesse est toujours sans sommeil, comme si l’homme, à mesure que se prolonge son lien avec la vie, voulait de moins en moins avoir affaire avec tout ce qui peut ressembler à la mort.
Moby Dick - Herman Melville (trad. A. Guerne)
Moby Dick

Oh ! s’il advient que le cours du présent récit révèle en quelque circonstance le complet avilissement de la bravoure de ce pauvre Starbuck, c’est à peine si j’aurai le courage de l’écrire ! car c’est une chose infiniment désolante – non ! c’est chose abominable que de dévoiler la chute de la vaillance dans une âme. Les hommes peuvent être détestables en tant que sociétés anonymes ou en tant que nations ; oui, ils peuvent être des canailles, des idiots et des assassins ; ils peuvent avoir des faces viles et serviles, maigres ou misérables ; mais l’homme, dans son idéal : l’homme est si noble et si brillant ; c’est une si magnifique et grande et si éblouissante créature, que sur toute macule ignominieuse en lui, il faut que tous ses compagnons, ses frères accourent et jettent leurs plus riches manteaux. Ce pur humain viril, immaculé, que nous portons en nous, que nous sentons si profondément en nous, il faut qu’il reste intact quand même il paraîtrait que se soit effacé, évanoui, tout caractère extérieur ; et c’est blessé par la plus aiguë des angoisses qu’il saigne au spectacle cruel d’un humain avili, ruiné dans sa vaillance. Pas même la piété, à la vue d’une pareille honte, ne peut tout à fait retenir le cri de ses reproches aux étoiles, qui l’ont permise. Mais cette auguste dignité dont ici je vous parle, ce n’est pas dignité royale ou de pompes vestimentaires : c’est la dignité nue, indifférente à la vêture, qui abonde dans l’homme.

(extrait chapitre 26)

On the road - Jack Kerouac

(…) parce que les [gens] qui m’intéressent sont les fous furieux, les furieux de la vie, les furieux du verbe, qui veulent tout à la fois, ceux qui ne bâillent jamais, qui sont incapables de dire des banalités, mais qui flambent, qui flambent, qui flambent, jalonnant la nuit comme des cierges d’église.

Sur la route, Jack Kerouac - Nouvelle traduction de 2011

CHIENS, CHEVAUX, HOMMES - Francisco COLOANE

..Quand on nous chasse d’une maison, les chats, eux, restent. On n’y peut rien ! Ce n’est pas leur maître qu’ils aiment, mais la maison où ils vivent, la cheminée près de laquelle ils se réchauffent. Les chiens, eux, aiment leur maître et lèchent la botte qui les frappe, c’est comme ça ! Nous, c’est un peu différent ; on nous a donné la raison, mais nous sommes encore plus égoïstes que les chats et plus lécheurs de bottes que les chiens.

Extrait du recueil Cap Horn, Francisco COLOANE (1941)

Le dernier Testament de Ben Zion Avrohom - James Frey (extrait)

Il me dit qu’il peut parler à Dieu. Il me dit qu’il sait des choses à propos du monde, et qu’il sait que le monde va finir si on le change pas. Que l’homme est malade. Que les dirigeants du monde sont en train de tous nous tuer. Nous font croire qu’on progresse alors qu’ils sont en train de nous tuer. Et c’est pas comme si y avait un grand plan, c’est juste qu’ils sont ignorants. Et avides. Et qu’ils pensent qu’à eux. Et pensent à leurs dieux. Les chrétiens qui pensent qu’ils ont Dieu. Les musulmans qui pensent qu’ils ont Dieu. Les juifs qui pensent qu’ils ont Dieu. Tout le monde qui pense que Dieu est de leur côté. Que Dieu veut qu’ils tuent et jugent et dominent. Et que tous ont tort. Tous font ce qu’ils font au nom de quelque chose qui existe pas comme ça. Que c’est des contes de fées qui dirigent le monde. Que Dieu fait pas partie du monde comme ça. Que Dieu juge pas. Dieu donne pas le pouvoir. Que Dieu est quelque chose au-delà de la compréhension des hommes et des femmes sur terre. Que Dieu fait pas cadeau de la vie éternelle. Le don c’est la vie qu’on a, et quand elle est finie, elle est finie de chez fini. Pas de Ciel. Pas de fêtes avec les parents et les gens qu’on aime pendant que les anges chantent en jouant de la harpe. Pas de soixante-douze vierges qui nous attendent pour nous apprendre à baiser. Rien de rien. Pas de Dieu comme on le croit. Juste la fin. Et tout ce qu’on a dans le monde c’est les autres. Et tout ce qu’on a avec eux c’est l’amour. Et pas l’amour comme une chanson à la con. L’amour c’est juste prendre soin les uns des autres, et se baiser les uns les autres, et de se laisser vivre comme on veut les uns les autres. Et de se protéger les uns les autres de toute la merde que la vie nous balance. Qui nous arrive parce que c’est la putain de vie, pas parce qu’un faux Dieu imbécile essaie de nous éprouver, ou nous préparer à l’au-delà, ou parce qu’il pense qu’on est assez forts pour le supporter. La merde arrive juste. Y a pas de raison sauf que c’est la vie. C’est pas un putain de Dieu. Et tout ce qu’il dit a du sens. Plus de sens que tout ce que j’entends. Plus de sens que toutes les conneries que les politiciens et les prêcheurs et les papes déblatèrent tous les jours. Plus de sens que les conneries dans les livres de classe et les journaux et les infos à la télé. Plus de sens que les lois à la con que notre gouvernement essaie de nous faire respecter. Le gouvernement qui dit Une Nation Sous Le Pouvoir De Dieu, mais quel Dieu ? Le vieux Dieu de l’homme blanc avec une barbe qui dit que les noirs ont pas de droits, les hispaniques ont pas de droits, les femmes, les gays ont pas de droits, et que tous ceux qui sont pas comme lui et pensent pas comme lui ont pas de droits. Merde à ça. Et merde à Dieu. Et merde à tous les idiots qui croient à ce Dieu. Ils peuvent me venir lécher mon cul noir, parce que c’est pas Une Nation Sous Le Pouvoir De Dieu, c’est juste des putain de conneries.

II Mariaangeles

La consommation, elle, n’est pas prométhéenne, elle est hédoniste et régressive.
Jean Baudrillard - La société de consommation
L’« indifférence » politique, cette catatonie du citoyen moderne, c’est celle de l’individu à qui toute décision échappe, ne conservant que la dérision du suffrage universel.
Jean Baudrillard - La société de consommation
Jean Baudrillard - la société de consommation (extrait)

Probation et approbation (« Werbung und Bewährung »).

Dans ce réseau de relations anxieuses où il n’y a plus de valeur absolue, mais seulement de la compatibilité fonctionnelle, il ne s’agit plus de « s’imposer », de « faire ses preuves » (probation, Bewährung), mais de trouver le contact et l’approbation des autres, de solliciter leur jugement et leur affinité positive. Cette mystique de l’approbation se substitue partout progressivement à celle de la probation. L’objectif d’accomplissement transcendant de l’individu traditionnel cède la place à des procès de sollicitation réciproque (au sens où nous l’avons définie plus haut : Werbung). Chacun « sollicite » et manipule, chacun est sollicité et manipulé.

Tel est le fondement de la nouvelle morale, où les valeurs individualistes ou idéologiques le cèdent à une espèce de relativité généralisée, de réceptivité et d’adhésion, de communication anxieuse – il faut que les autres vous « parlent » (au double sens, intransitif : qu’ils s’adressent à vous – transitif : qu’ils vous expriment et disent ce que vous êtes), vous aiment, vous entourent. Nous avons vu l’orchestration de ceci dans la publicité qui ne cherche pas tellement à vous informer (ni même au fond à vous mystifier), mais à vous « parler ». « Il est sans importance, dit Riesman, de savoir si Johnny s’amuse mieux avec un camion qu’avec le tas de sable ; par contre, il est essentiel de savoir s’il joue – à quelque jeu que ce soit – en bonne entente avec Bill. » On arrive au point où le groupe s’intéresse moins à ce qu’il produit qu’aux relations humaines en son sein. Son travail essentiel peut être en quelque sorte de produire de la relation et de la consommer au fur et à mesure. À la limite, ce processus suffit à définir un groupe en dehors de tout objectif extérieur. Le concept d’« ambiance » résume assez bien la chose : l’« ambiance », c’est la somme diffuse de relations, produites et consommées par le groupe rassemblé – présence du groupe à lui-même. Si elle n’existe pas, on peut la programmer et la produire industriellement. C’est le cas le plus général.

Dans son acception la plus large, qui déborde de loin l’usage commun, ce concept d’ambiance est caractéristique de la société de consommation, qui peut se définir ainsi :

1. Les valeurs d’« objectif » et de transcendance (valeurs finales et idéologiques) laissent place aux valeurs d’ambiance (relationnelles, immanentes, sans objectif) s’épuisant dans le moment de la relation (« consommées »).

2. La société de consommation est en même temps une société de production de biens ET de production accélérée de relations. C’est même ce dernier aspect qui la caractérise. Cette production de relations, encore artisanale au niveau intersubjectif ou des groupes primaires, tend pourtant à s’aligner progressivement sur le mode de production des biens matériels, c’est-à-dire sur le mode industriel généralisé. Elle devient alors, selon la même logique, le fait, sinon le monopole, d’entreprises spécialisées (privées ou nationales), dont c’est la raison sociale et commerciale. Les conséquences de cette évolution sont encore difficiles à entrevoir : il est difficile d’admettre qu’on produise de la relation (humaine, sociale, politique) comme on produit des objets, et que, à partir du moment où elle est produite de la même façon, elle soit au même titre un objet de consommation. C’est pourtant la vérité, mais nous ne sommes qu’au début d’un long processus

La publicité est une parole prophétique dans la mesure où elle ne donne pas à comprendre ni à apprendre, mais à espérer.
Jean Baudrillard, la société de consommation